L’agriculture intensive
L’agriculture intensive industrialisée est un modèle de production végétale qui vise à maximiser le rendement par hectare par tous les moyens mécaniques et technologiques (utilisation massive des intrants chimiques tels que engrais, pesticides, fongicides de synthèse ; irrigation importante ; utilisation de machines à toutes les étapes de production) sur des surfaces les plus vastes possibles, tout en réduisant drastiquement la part de main‑d’œuvre grâce à une mécanisation poussée et à la simplification des systèmes de culture. L’objectif central est de produire au maximum au moindre coût. Cette approche productiviste a été largement développée après la Seconde Guerre mondiale, avec la révolution verte, afin de nourrir une population croissante dans un contexte de demande mondialisée.
Les engrais de synthèse
Pour produire en quantité importante sur un sol qui s’épuise progressivement, l’usage massif d’engrais de synthèse est une nécessité. Les engrais azotés, phosphatés et potassiques poussent les plantes et les arbres cultivés à des rendements de plus en plus élevés, bien au-delà de ce que pourrait fournir un sol cultivé chaque année, sans possibilité de se régénérer et sans période de repos suffisante de plusieurs années.
Cette contrainte de production constante et toujours plus importante a rendu obsolètes les pratiques qui permettent à la terre de restaurer en partie sa vitalité et sa fertilité originelles. En réalité, même si autrefois la dégradation des sols était très lente comparée à celle d’aujourd’hui, le fait de cultiver une terre sans lui laisser le temps de se régénérer par de longues périodes de retour à la vie sauvage finit toujours par l’appauvrir.
Aujourd’hui, dans le modèle intensif, il n’y a plus de temps de jachère suffisamment long, ni d’incorporation régulière de fumier ou de compost, ni de transition vers des pâturages temporaires pour les herbivores, ni de rotations de cultures largement diversifiées. À la place, on trouve des monocultures répétitives ou des rotations insuffisantes de deux ou trois cultures différentes au maximum.
Très souvent, la même culture est maintenue durant de nombreuses années ; c’est évidemment le cas pour l’arboriculture fruitière, mais aussi fréquemment pour le maïs, qui nécessite des systèmes d’irrigation importants et difficiles à déplacer. Les systèmes de culture intensifs sont partis du principe que tous les besoins de la terre pouvaient être remplacés par des apports extérieurs, le plus souvent chimiques, et que la chimie pouvait compenser le déficit biologique et structurel des sols.
La symbiose animal-végétal disparue
Pourtant, malgré ces apports technologiques, la grande majorité des sols s’appauvrissent et perdent leur vie organique : les réserves de carbone diminuent, la structure physique du sol se dégrade, la biodiversité microbienne et animale s’effondre, et la capacité de stockage des nutriments et de l’eau s’affaiblit.
Les intrants chimiques, aussi performants soient-ils à court terme, ne pourront jamais compenser la complexité du règne vivant et de l’importance cruciale de conserver la biodiversité animale et végétale sans oublier les micro-organismes du sol. Cette synergie est d’ailleurs placée par Diana Rodgers et Robb Wolf au cœur d’une agriculture plus alignée avec la biologie du sol, une agriculture qui s’éloigne de ces intrants chimiques industriels, qui ont même tendance à altérer cette symbiose (Sacred Cow, 2020). Cette dégradation finira, tôt ou tard, par impacter les rendements, car les sols ne sont pas de simples substrats passifs, mais des écosystèmes vivants dont la santé conditionne directement la quantité et la qualité de la production.
En effet, cette vision consistant à remplacer les besoins fondamentaux de la terre par des intrants chimiques ne tient pas compte de cette symbiose profonde entre le règne animal et le règne végétal. Comme le soulignent les travaux de Richard Teague, ainsi que ceux de Rodgers et Wolf, les herbivores jouent un rôle irremplaçable lorsqu’ils sont intégrés de manière holistique au paysage et aux cultures.
La symbiose au service de la régénération : Ils démontrent comment des herbivores bien gérés (via le pâturage tournant ou l’intégration de l’élevage aux cultures) restaurent activement la fertilité des sols et la biodiversité sauvage grâce à trois leviers principaux :
- Une fertilisation naturelle et vivante : les déjections (fumier, urine) constituent un engrais complet indispensable. Elles nourrissent la vie microbienne et attirent une multitude d’insectes, lesquels soutiennent toute une chaîne alimentaire sauvage, notamment les populations d’oiseaux.
- Une action mécanique bénéfique : le piétinement contrôlé des sabots stimule la pénétration de l’eau dans la terre et facilite l’incorporation de la matière organique en surface, améliorant ainsi la structure physique du sol.
- Un assainissement biologique des parcelles : le passage des animaux élevés enrichit la flore et renforce la santé microbienne du sol. En agissant comme un « bouclier sanitaire », les animaux brisent le cycle de reproduction des ravageurs, ce qui prévient naturellement les maladies des cultures sans avoir recours aux pesticides.
Contrairement aux engrais de synthèse, qui ne ciblent qu’un seul maillon du cycle (l’apport ponctuel de nutriments), cette symbiose animale-végétale construit un système vivant, autorégulé, résilient et durable.
Le problème majeur des pesticides
Le principe fondamental de l’agriculture intensive consiste à exploiter des étendues les plus vastes possibles en monocultures, en concentrant une seule espèce (qu’il s’agisse de fruits, de céréales, de légumes, d’oléagineux ou de légumineuses) sur de grandes surfaces. Par nature, ces écosystèmes simplifiés sont beaucoup plus vulnérables aux ravageurs et sensibles aux maladies. En l’absence de barrières naturelles (telles que les haies, les talus ou les bosquets) ou de diversité végétale pour freiner leur progression, les invasions peuvent rapidement décimer une récolte entière.
Ce risque est dramatiquement aggravé par l’effondrement des populations d’alliés naturels, tels que les insectes auxiliaires (coccinelles, syrphes, carabes), les oiseaux insectivores et les petits mammifères comme les hérissons, qui jouent normalement un rôle de régulateurs en limitant naturellement la prolifération des nuisibles. Dans le modèle intensif, ces alliés précieux ont été soit directement décimés par la toxicité des pesticides, soit privés de leurs habitats essentiels pour leur reproduction par l’uniformisation radicale des paysages. Trop peu nombreux pour contrer les invasions, ils ne peuvent plus assurer leur rôle de régulation naturelle, rendant ce système totalement dépendant d’un contrôle chimique systématique via les herbicides, insecticides et fongicides.
Cette vulnérabilité intrinsèque rend les monocultures dépendantes d’un usage systématique des pesticides, des herbicides, des insecticides et des fongicides. Ces substances sont majoritairement issues de la chimie de synthèse dans le modèle conventionnel, ou d’origine naturelle (mais utilisées de façon intensive) pour les cultures biologiques à grande échelle. Qu’elles soient chimiques ou naturelles, ces substances demeurent dangereuses pour le vivant, leur but étant précisément d’éradiquer des organismes ciblés, entraînant inévitablement des dommages collatéraux sur le reste de la flore, de la faune sauvage ainsi que sur la vie biologique du sol.
Une escalade de molécules chimiques de plus en plus puissantes
Cette dépendance aux intrants chimiques a pris un essor décisif après la Seconde Guerre mondiale, à partir de 1945. La reconversion des technologies militaires a permis de transformer les gaz de combat et les explosifs en bases pour les insecticides et les engrais azotés. Ce modèle de production est désormais en pleine expansion à l’échelle planétaire.
Cependant, il ne faut pas oublier que le vivant possède des capacités d’adaptation remarquables, ainsi que des mécanismes de survie puissants. Ainsi, même si la plus grande partie des nuisibles est éliminée par les molécules chimiques, certains individus (même s’ils sont rares) développent des résistances. Ces survivants, qu’il s’agisse de plantes, d’insectes, de champignons, de virus ou de bactéries, se reproduisent ensuite massivement dans les vastes monocultures en transmettant leurs résistances acquises aux générations suivantes.
Dès lors, plus on traite les cultures, plus on augmente le risque de sélectionner des nuisibles de plus en plus résistants. Cette dynamique contraint à augmenter les doses et à créer des molécules plus agressives et virulentes. Ces dernières deviennent alors encore plus dangereuses pour la faune, la flore sauvage, les animaux d’élevage et même la santé humaine, à l’image des néonicotinoïdes, dont la toxicité nerveuse est parfois des milliers de fois supérieure aux premiers organochlorés des années 1940.
Une utilisation de pesticides de plus en plus massive
C’est au 19e siècle que l’utilisation de produits de traitement contre les maladies et les parasites est devenue plus fréquente. Il s’agissait alors principalement de substances minérales simples, extraites de ressources naturelles comme le soufre, le cuivre ou l’arsenic. Mais depuis le milieu du 20e siècle, des milliers de molécules issues de la chimie de synthèse ont été produites pour protéger les cultures. Les techniques pour éliminer les nuisibles sont devenues bien plus sophistiquées, notamment avec les pesticides systémiques. Ces derniers ne restent pas uniquement à la surface des feuilles : ils sont directement absorbés par la plante et circulent dans sa sève, empoisonnant ainsi de l’intérieur les insectes qui s’y attaquent.
Cette caractéristique a une conséquence directe pour la santé humaine et pour la santé de tout être vivant qui consommerait ces cultures. Puisque ces substances sont intégrées au cœur même des tissus de la plante, elles ne peuvent être éliminées ni par le lavage, ni par l’épluchage.
Les rapports de l'Autorité européenne de sécurité des aliments publiés en 2025 et ceux de l'OMS confirment que le consommateur est directement exposé à ces molécules nichées au cœur de ses aliments, nous conduisant au constat de l’ampleur d’une exposition chimique globale constante en ces premières décennies du 21e siècle. (1) Selon les données de la FAO publiées en 2024, le volume mondial de pesticides utilisés atteint désormais environ 3,7 millions de tonnes de substances actives par an. (2) C’est énorme quand on considère la puissance combinée de toutes ces molécules chimiques. Ce volume, qui a bondi de près de 80 % depuis les années 1990, ne représente que la partie émergée de l'exposition chimique globale. Ce chiffre ne comptabilise pas les quantités massives d'adjuvants et de solvants, ces additifs indispensables pour aider les substances à pénétrer plus efficacement au cœur des tissus vivants. (3)
Source : 1) EFSA, 2026, Chemical monitoring ; 2) FAO - Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture ; 3) Fondation Heinrich Böll, 2023, Communiqué de presse : publication de l'Atlas des Pesticides.
En ce début de 21e siècle, ce changement marque une rupture profonde avec les équilibres du vivant. La technologie chimique tente de maintenir un contrôle artificiel sur les cultures pour compenser la disparition des régulations naturelles, elles-mêmes affaiblies par la dégradation des écosystèmes. Dans cette approche, toute plante qui n’est pas l’espèce cultivée est considérée comme envahissante et inutile. C’est ainsi que la diversité s’effondre, sous l’effet d’une élimination systématique opérée par la chimie.
La consommation de pesticides en France
À l'échelle mondiale, la Chine, les États-Unis et le Brésil sont les plus grands consommateurs de pesticides. À eux trois, ils dispersent dans la nature plus de la moitié des volumes produits. Les Amériques consomment ainsi 51 % de la production globale, suivie par l’Asie (28 à 30 %) et enfin l’Europe (13 %).
Geo, 2025, Consommation de pesticides dans le monde: où en sommes-nous ?
Au sein de l’Union européenne, la France occupe une position particulière : elle en demeure, en volume absolu, l’un des premiers consommateurs de pesticides, se disputant parfois la première place avec l’Espagne. Cette situation s’explique par sa vaste surface agricole, mais surtout par l’intensité de ses cultures fruitières, reconnues comme étant particulièrement polluantes pour l’environnement.
La vigne arrive ainsi en tête des traitements, qu’il s’agisse de la production de vin ou de raisin de table. Elle est suivie de près par les vergers, notamment pour les pommes et les pêches qui figurent parmi les fruits les plus traités du pays, ainsi que par les céréales qui couvrent une immense partie du territoire.
Malgré le déploiement des plans gouvernementaux Écophyto, qui visent à réduire l’usage des pesticides au profit de méthodes durables, sortir de cette dépendance reste un défi de taille. Ce tournant se heurte à de vives résistances, alors même que l’exposition de la population s’aggrave. Aujourd’hui, certaines associations demandent que les zones de non-traitement actuelles de 5 à 10 mètres soient portées à au moins 150 mètres des zones de cultures intensives, alors même que de nombreux riverains se trouvent encore aujourd’hui dans une zone de moins de 50 mètres des cultures traitées.
Cette proximité est particulièrement préoccupante pour les établissements scolaires : près d’une école sur quatre en France (soit des milliers d'établissements) est située en zone d’exposition importante.
Le Monde, 2025, Votre école est-elle soumise à une forte « pression pesticide » ?
Dans ce rayon critique, les élèves sont directement exposés à des molécules volatiles, souvent à des distances bien inférieures à ce que les études préconisent pour protéger la population des perturbateurs endocriniens. Les zones de sécurité actuelles, souvent limitées entre 3 et 20 mètres selon les cultures, paraissent dérisoires face à la réalité de la dérive des substances chimiques par le vent.
Ce constat souligne l’urgence sanitaire, car les enfants et les femmes enceintes sont les premiers exposés à ces risques invisibles.
La France demeure hélas l’un des principaux bastions de l’agrochimie européenne, peinant encore à transformer en profondeur un modèle de production qui place quotidiennement des millions de citoyens en première ligne face aux dangers de ces cocktails de molécules chimiques.
L’importance de la génétique et des hybridations pour des rendements maximisés
Produire abondamment sur de grandes surfaces demande de créer des variétés qui répondent parfaitement aux exigences de l’industrie agroalimentaire, que ce soit en termes de productivité, de calibre, d’apparence ou de goût. Créer des variétés calibrées et standardisées a été possible grâce aux avancées technologiques et génétiques en matière de sélection et d’hybridation. Ce qui est dommage, c’est que les qualités nutritionnelles n’ont pas été prioritaires dans les choix et la direction des hybridations.
Plus important encore, ces variétés créées pour répondre aux exigences de l’agriculture intensive et générer des profits importants ont remplacé les milliers de variétés régionales sélectionnées depuis des millénaires par les cultivateurs. Sous couvert de sécurité alimentaire, les grands semenciers industriels ont imposé leurs catalogues, poussant insidieusement les producteurs de tous les continents à abandonner des variétés anciennes pourtant bien mieux adaptées aux conditions locales (chaleur, froid, humidité ou sécheresse).
Pour garantir un monopole absolu, les industriels ont créé et généralisé les hybrides F1, qui dominent aujourd’hui le marché des semences, des grandes monocultures, des maraîchers jusqu’aux potagers privés. Le génie économiquement rentable de ces hybrides est d’offrir une production standardisée, mais dont les graines sont non reproductibles à l’identique. Si un agriculteur ou un particulier replante les graines récoltées, la génération suivante (F2) perd ses qualités exceptionnelles. La dépendance économique envers les semenciers devient alors totale : l’obligation de racheter ses semences chaque année marque une perte d’autonomie complète au profit des grands semenciers industriels.
Les variétés génétiquement modifiées
Les OGM (organismes génétiquement modifiés) comptent parmi les manipulations technologiques les plus marquantes de la fin du 20e siècle. Par la transgénèse, cette science manipule en effet le vivant en laboratoire pour insérer artificiellement dans le génome d’une plante un gène issu d’une espèce totalement différente, comme une bactérie. L’objectif est de lui conférer des capacités nouvelles, telles que la résistance à des herbicides de plus en plus puissants : le cultivateur peut alors éradiquer toute la flore sauvage environnante sans nuire à sa culture. D’autres variétés sont conçues pour synthétiser leur propre insecticide, empoisonnant directement les ravageurs qui tentent de les consommer.
Cependant, cette technologie OGM comporte des risques majeurs et documentés :
La pollution génétique dans l’environnement : Les gènes modifiés ont la capacité de contaminer les plantes sauvages apparentées. Dès 2003, les travaux du généticien Norman Ellstrand ont démontré que ce transfert de gènes est inévitable à grande échelle. Par exemple, au Canada, des études ont prouvé que des gènes de colza OGM se sont propagés à des populations de moutarde sauvage. Ce phénomène crée notamment des plantes sauvages résistantes aux herbicides, forçant les agriculteurs à utiliser des molécules encore plus puissantes et plus toxiques pour l’environnement.
L’effondrement de la biodiversité : L’impact sur la faune est à la fois direct et indirect. En 1999, une étude célèbre publiée dans la revue Nature par Losey et al. alertait déjà sur la toxicité du pollen de maïs OGM (Bt) pour les chenilles du papillon Monarque. Plus largement, l’usage du système OGM/herbicide élimine toute la flore sauvage des champs. Sans cette dernière, les pollinisateurs comme les abeilles perdent une importante source de nourriture, transformant les zones cultivées en véritables déserts pour les pollinisateurs. Les rapports de l’IPBES (le GIEC de la biodiversité) confirment que ce modèle agricole est l’un des premiers moteurs de l’extinction des insectes.
Face aux risques liés aux OGM, de nombreux pays appliquent le principe de précaution en interdisant leur culture sur leur territoire. Cette possibilité d’interdire les OGM sur son territoire a été actée par la directive européenne en 2015. En Europe, 19 pays sur 27 ont ainsi banni la production de semences transgéniques sur leur sol. La France a notamment suspendu la culture du maïs MON810 dès 2008 avant de l’interdire par la loi en 2014. Elle a ainsi rejoint la position de l’Allemagne, de l’Italie, ou encore de la Russie (depuis 2016), de la Turquie et du Pérou.
Cependant, ces dispositions ne suffisent pas à garantir une alimentation 100 % sans OGM. Bien que leur culture soit proscrite dans ces pays, l’importation est autorisée depuis 1996 pour l’alimentation des animaux d’élevage.
Chaque année, des millions de tonnes de soja et de maïs OGM en provenance du continent américain sont acheminées pour nourrir le bétail européen, créant une brèche dans le contrôle de leur diffusion. Une exception demeure avec le maïs MON810, qui est encore cultivé en Espagne et au Portugal.
La présence d’OGM dans l’alimentation reste difficile à mesurer pour le consommateur. Les produits animaux industriels (viande, œufs, produits laitiers) en contiennent indirectement via la nourriture des animaux. De plus, il n’y a aucune obligation de mentionner sur les étiquettes la présence d’OGM si elle est inférieure au seuil de 0,9 % imposé par la loi depuis 2004.
La dégradation et la mort progressive des sols
L’agriculture intensive, fondée sur les monocultures, le travail mécanique répété du sol et l’usage massif d’intrants, provoque la dégradation des sols, la perte de matière organique, l’érosion,la compaction du sol et le recul de la biodiversité souterraine.
Dans cette perspective, Claude et Lydia Bourguignon ont joué un rôle important de vulgarisation scientifique en rappelant que la fertilité dépend de la vie du sol. Malheureusement, les pratiques agricoles actuelles perturbent fortement cette vie. Les labours profonds, par exemple, fragilisent durablement voire détruisent les écosystèmes et l’équilibre fragile des sols. C’est pourquoi de plus en plus d’agriculteurs ont recours à un labour de surface.
En effet, le labour profond retourne et mélange les différentes strates du sol, perturbant ainsi la vie organique spécifique à chaque couche et les organismes qui y sont adaptés. Les sols sont structurés en couches superposées, chacune abritant des communautés biologiques distinctes qui remplissent des fonctions précises pour la fertilité globale. Les couches profondes favorisent l’enracinement des plantes, tandis que les vers de terre et autres organismes souterrains assurent l’aération, la circulation de l’eau et la mise à disposition des nutriments. En surface, les micro-organismes contribuent à la formation de l’humus. Ainsi, chaque strate remplit un rôle complémentaire dans l’écosystème du sol.
Les vers de terre, les bactéries et les champignons (dont les mycorhizes) jouent un rôle central dans l’aération, le recyclage des nutriments, leur mise à disposition et le stockage du carbone. Cette biodiversité est très fragile. Une fiche n°9 du PSDR Occitanie (« Travail du sol et vers de terre », projet SEBIOREF, 2017) signale explicitement que le labour réduit la diversité, la densité et l’abondance des vers de terre, par mortalité mécanique directe (blessures, écrasement, exposition aux prédateurs), destruction des cocons et compaction du sol.
Des études récentes (FiBL 2026, FAO) indiquent aussi que le travail du sol profond (>25 cm) détruit la structure et les organismes du sol, ainsi que 20 à 40% de la matière organique accessible aux micro-organismes en un seul passage. Inversement, favoriser la couverture permanente du sol (notamment avec les engrais verts) et réduire le travail mécanique rétablit l’équilibre structurel du sol de plus de 50% en 5 ans.
Depuis les années 1950, la teneur des sols en nutriments et en humus, l’engrais naturel des plantes, a baissé d’un tiers”, selon les observations du GisSol, un Groupement d’Intérêt Scientifique sur les Sols (partenariat de recherche) de l'INRAE.
INRAE (Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement)
La disparition progressive et accélérée des zones sauvages et naturelles :
En quelques décennies, l’agriculture intensive a détruit en grande partie, la fabuleuse diversité des habitats naturels originels composés de prairies, de forêts, de haies et de zones humides. Les cultures diversifiées d’autrefois ont laissé place aux monocultures. Ce changement profond du paysage a engendré une chute drastique de la diversité des plantes sauvages, laquelle constitue le socle indispensable aux pollinisateurs et aux auxiliaires de cultures. Les abeilles, les bourdons et les papillons, tout comme les coccinelles, les carabes ou les syrphes, voient leurs refuges disparaître avec la disparition de leurs zones de reproduction et la pollution chimique qui les décime. Ils ne peuvent plus jouer leur rôle protecteur pour les cultures.
L’éradication générale des insectes du fait des insecticides, notamment les néonicotinoïdes, mais aussi des quantités de fongicides et d’herbicides dispersés sur les cultures, perturbe toute la chaîne alimentaire naturelle, ce qui provoque la disparition massive des oiseaux, des amphibiens et des petits mammifères ; la liste est tellement longue.
Le nombre d’animaux sauvages tués chaque année dans le monde par les intrants chimiques des cultures est vertigineux. Ces effets toxiques, qu’ils soient directs ou indirects, provoquent également l’effondrement massif des populations d’invertébrés en Europe, comme partout ailleurs où les cultures sont traitées chimiquement. Enfin, le déclin des vers de terre et des autres invertébrés du sol affecte directement la fertilité et la vie des sols, ce qui est très inquiétant pour l’avenir.
L’impact de l’agriculture intensive sur le cycle global de l’eau :
Les engrais de synthèse utilisés en agriculture intensive conduisent à un lessivage massif des nitrates et des phosphates vers les nappes phréatiques et les cours d’eau. Ce phénomène, observé dès les années 1970, a conduit à l’adoption de la Directive Nitrates en 1991 en Europe. Cette pollution par les fertilisants chimiques provoque l’eutrophisation des milieux aquatiques, c’est-à-dire une asphyxie causée par une prolifération d’algues due à un excès de nutriments donc d’engrais.
Cette prolifération épuise l’oxygène, entraînant des morts massives de poissons, de mollusques et d’autres organismes aquatiques. À ce problème s’ajoutent les études scientifiques de l’INRAE et de l’Ifremer en 2022 qui alertent sur la contamination des eaux par les pesticides, dont la toxicité impacte toute la faune aquatique.
Les sols qui perdent leur vie organique, leur faune comme les vers de terre et leur humus, ne peuvent plus absorber l’eau des pluies normalement. Sans l’activité des vers de terre, les galeries souterraines qui assuraient la macroporosité du sol disparaissent, empêchant l’eau de s’infiltrer vers les profondeurs. Parallèlement, la raréfaction de l’humus dégrade la structure du sol : celui-ci perd son rôle d’éponge et devient sensible à la battance, un phénomène où une croûte imperméable se forme en surface.
Ces sols compactés et pauvres en matière organique infiltrent donc mal l’eau et favorisent un ruissellement massif, ce qui accentue les crues et les inondations. Ces dégradations sont documentées dans le rapport de la FAO de 2015 sur l’état des ressources des terres cultivées dans le monde. Dans les régions d’irrigation intensive, la diminution des débits des rivières met en péril les écosystèmes, un risque majeur identifié par le GIEC dans son rapport de 2022. Enfin, l’irrigation prolongée mène à la salinisation des sols, un phénomène qui dégrade déjà environ 20 % des terres irriguées selon les données de l’UNESCO.
L’impact climatique et sur la qualité de l’air des cultures intensives :
L’agriculture intensive pèse lourdement sur le bilan climatique mondial, principalement par l’usage massif d’engrais azotés de synthèse. Ces derniers génèrent des quantités significatives de protoxyde d’azote (N2O)), un gaz dont le pouvoir de réchauffement est près de 300 fois supérieur à celui du dioxyde de carbone (CO2). À cela s’ajoute la consommation massive de combustibles fossiles pour le fonctionnement des machines agricoles, le transport des marchandises et la fabrication industrielle des intrants chimiques.
La qualité de l’air est également gravement altérée par les émissions d’ammoniac (NH3) et d’autres composés azotés volatils issus des engrais et des lisiers. En s’ajoutant aux polluants industriels ou urbains, ces gaz favorisent la formation de particules fines (PM2.5), lesquelles sont responsables de graves pathologies respiratoires chez l’humain et contribuent à l’acidification des milieux naturels.
Enfin, la pollution atmosphérique par les produits phytosanitaires constitue une menace majeure, bien qu’elle soit invisible et souvent sous-estimée.
Lors des pulvérisations, une part importante des substances actives chimiques ne se dépose pas sur les cultures, mais s’évapore. Ces molécules se volatilisent ou sont emportées par le vent (un phénomène connu sous le nom de dérive atmosphérique). Elles circulent ensuite dans l’atmosphère sur de très longues distances, se retrouvant non seulement dans l’air respiré par les populations, mais aussi dans les brumes, les brouillards et les eaux de pluie.
Cette contamination généralisée de l’air que nous respirons présente des risques sanitaires avérés, car ces substances agissent notamment comme des perturbateurs endocriniens ou des agents cancérigènes, tout en empoisonnant durablement les écosystèmes à l’échelle de la planète.
La surconsommation, les habitudes alimentaires déséquilibrées et excessives ont un impact désastreux sur la biodiversité !
L’agriculture intensive et la dégradation de la qualité alimentaire :
L’objectif de l’agriculture intensive est de produire des volumes massifs au coût le plus bas possible, afin de proposer une abondance de denrées standardisées et de produits transformés appréciés des consommateurs. Dans ce modèle, certaines cultures sont devenues le socle d’une alimentation de plus en plus végétale et bon marché, mais particulièrement riche en glucides et en sucre. Les céréales, les légumineuses, les féculents et les huiles végétales constituent désormais les matières premières indispensables à l’industrie agroalimentaire.
Elles sont produites en surabondance grâce à d’immenses monocultures réparties à travers le monde.
À partir de ces quelques ingrédients de base, et en synergie avec l’élevage intensif qui fournit viande, œufs et produits laitiers à bas prix, l’industrie décline une gamme quasi infinie d’aliments ultra‑transformés. Qu’ils soient sucrés ou salés, ces produits sont formulés pour être très stimulants pour les sens et s’avèrent majoritairement addictifs, si bien qu’il devient de plus en plus difficile pour de nombreuses personnes de manger sainement.
Cette disponibilité permanente d’aliments glucidiques et d’huiles riches en acides gras oméga‑6 pro‑inflammatoires a favorisé la montée de la junk food et de la malbouffe (produits raffinés, snacks, sodas, plats préparés). Cette évolution a des conséquences alarmantes sur la santé publique, provoquant une explosion des maladies cardiovasculaires et métaboliques, du surpoids et de l’obésité. Elle alimente également l’hyperphagie, les troubles du comportement alimentaire, le diabète, les inflammations chroniques et augmente les risques de cancers..
De nombreux fruits, légumes et céréales cultivés aujourd’hui contiennent moins de protéines, de calcium, de phosphore, de fer, de riboflavine (ou vitamine B2) et de vitamine C que ceux qui étaient cultivés il y a plusieurs décennies”, peut-on lire dans un article du National Geographic en 2022, qui se base sur les constatations de professeurs et scientifiques de l’université de Washington à Seattle.
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